Enquête sur huit ans d’antennes délocalisées des facs d’odontologie

03/01/2017

[3 octobre 2016]

Quels sont les retours des étudiants ayant effectué leur stage hospitalier dans des services d’odontologie dotés de terrains de stage du troisième cycle. S’installent-ils vraiment dans les territoires où ils ont effectué leur stage ? Enquête auprès des anciens étudiants et des acteurs hospitalo-universitaires ou ordinaux dans les trois centres pionniers que furent Dijon, Rouen et Le Havre.

Depuis 2008, l’institution ordinale a initié, impulsé et soutenu la création de huit antennes d’odontologie dans des villes dont les CHU sont dépourvus de faculté de chirurgie dentaire. 2008-2016 : ce recul de huit ans est désormais suffisant pour dresser un premier bilan de ces initiatives, et notamment de l’objectif consistant à fidéliser les étudiants dans les bassins de vie où ils ont effectué leur stage clinique. Ce dispositif permet-il réellement de favoriser l’installation de jeunes praticiens dans ces territoires ? Pour le savoir, nous sommes allés à la rencontre de celles et ceux qui se sont formés dans les premières structures de ce type : Dijon (2008), Rouen (2011) et Le Havre (2012).

Thomas Chauvin fait partie de ces jeunes praticiens qui ont profité de l’opportunité de revenir s’installer dans leur région d’origine grâce à son stage de sixième année. Formé à la fac de Strasbourg, il a en effet terminé son troisième cycle à Dijon, où s’est concrétisée la première création d’une antenne délocalisée d’une UFR.

Il explique : « C’est un véritable tremplin pour l’exercice libéral. Je voulais revenir vivre dans ma ville natale ; je me suis donc installé dans l’agglomération dijonnaise après avoir effectué quelques remplacements et une collaboration. Je suis satisfait de mes choix professionnels. » Au CHU de Dijon, il exerçait à temps plein avec une demi-journée par semaine dédiée aux urgences et une journée consacrée aux bilans d’hospitalisation. Un rythme intense qui favorise un apprentissage en accéléré dans un cadre optimal.

Au début, le service formait dix étudiants de sixième année par semestre. Le dispositif a connu une montée en puissance rapide. Ce sont désormais 12 étudiants rattachés aux facultés de Reims, Lyon, Nancy, Clermont-Ferrand et Strasbourg qui viennent s’y former. « Il y a plus de candidats que de places, et chaque faculté doit sélectionner ses candidats. Nous refusons, chaque année, une dizaine d’étudiants », explique le Dr Victorin Ahossi, praticien hospitalier et chef du service d’odontologie au CHU de Dijon. « Ce dispositif permet aux jeunes diplômés de s’installer en toute sérénité puisqu’ils sont déjà autonomes avant la fin de leurs études », précise-t-il.

Le service comporte 12 fauteuils. Les étudiants sont encadrés par quatre praticiens hospitaliers, un praticien hospitalo-universitaire, six praticiens attachés, quatre internes et six assistantes dentaires. Il a été mis en place pour pallier le manque chronique de chirurgiens-dentistes en Bourgogne. « Depuis 2008, 50 chirurgiens- dentistes qui ont réalisé leur stage chez nous sont restés dans la région », se félicite Victorin Ahossi.

De plus, la formation des futurs praticiens dans ce CHU intègre la dimension de prise en charge globale du patient. Concrètement, la médication et les antécédents du patient sont pris en compte par l’étudiant avant que de s’intéresser à la cavité buccale. « Une démarche d’autant plus importante que la médication de la population française – de plus en plus vieillissante – nécessite une approche plus médicale de la prise en charge buccodentaire. L’expression “médecine bucco-dentaire” prend ici tout son sens, renchérit le chef de service. En 2015, l’équipe a soigné 18 000 patients. Dans notre service, les étudiants ne voient que des patients : l’approche est très clinique. Le bilan est donc très positif, même si nous manquons encore de moyens pour exceller », regrette Victorin Ahossi.

Selon les retours d’expérience, les retombées de cette création à Dijon sont positives non seulement pour la région, mais aussi pour les étudiants, les professionnels de santé du territoire et les patients. L’ouverture de tels services permet en effet une amélioration notable de l’accès aux soins de la population locale.

« Nous nous sommes inspirés du centre de Dijon pour créer le service de Rouen et celui du Havre, explique Alain Duret, ancien président du conseil régional de l’Ordre de Haute-Normandie. Il n’y avait pas de structure existante : tout était à créer. Nous avons dû convaincre les autorités universitaires, hospitalières et les politiques de l’intérêt de ces centres pour attirer les étudiants dans notre région. La présence des étudiants a créé un dynamisme au sein des cabinets de ville : facilité de proposer un stage actif, de trouver des remplaçants pendant les vacances ou pour assurer des gardes, mais aussi de trouver des collaborateurs, voire des successeurs… De véritables réseaux se sont créés. »

En septembre 2011, un Centre d’enseignement et de soins dentaires (CESD) s’est implanté au CHU de Rouen sur le site de Saint-Julien. Quelques mois plus tard, en janvier 2012, l’hôpital Gustave-Flaubert s’est doté au Havre d’un service d’odontologie. À la différence de Dijon, les étudiants réalisent leur deuxième et troisième cycle de formation (cinquième et sixième années) complet à Rouen ou au Havre. Les deux services disposent de dix fauteuils chacun.

« Puisque la Normandie ne dispose pas de faculté de chirurgie dentaire, les étudiants originaires de la région et formés à Lille ou à Reims avaient tendance à rester sur leur lieu d’études où ils avaient créé des liens. L’enjeu consiste donc à ancrer nos jeunes confrères dans ces “déserts médicaux” en les liant, affectivement et professionnellement, au territoire et aux praticiens sur place », explique Luc Lecerf, chirurgien-dentiste à l’origine de la création de ces deux dispositifs.

Une stratégie payante. Selon les chiffres livrés par Étienne Deveaux, doyen de la faculté de Lille, « 23 étudiants se sont formés au Havre depuis janvier 2012. 12 d’entre eux, tous natifs de Normandie, sont restés dans la région, dont six en activité libérale, cinq au Havre et un à Dieppe ».

Parmi eux, Thomas Brayczewski, jeune praticien qui exerce actuellement en collaboration au sein d’un cabinet dentaire au Havre. Il explique son parcours : « J’ai passé ma PCEM1 à Rouen, puis j’ai eu le choix de faire dentaire à Lille, à Rennes ou à Reims, sans savoir que j’avais la possibilité de finir mon cursus en Normandie. Les centres, à l’époque, n’existaient pas encore. En arrivant en deuxième année à la faculté de Lille, le doyen de l’époque, Pierre-Hubert Dupas, a présenté aux étudiants originaires de Normandie les projets du Havre et de Rouen. Comme j’avais l’intention de revenir dans ma région natale, me convaincre n’a pas été difficile. Je ne regrette en rien mon choix. Nous suivions les patients de A à Z en les recevant dès la première consultation ou en urgence, nous établissions ensuite les plans de traitement avant de réaliser les soins. Nous étions encadrés par des praticiens de ville en vacation qui nous ont transmis leur savoir et leurs techniques que seule l’expérience peut affiner. La mentalité était géniale. Le volume de patients était considérable avec des pathologies très variées. Cette expérience a réellement facilité la transition entre la faculté et ma vie professionnelle. »

Selon Luc Lecerf, les étudiants apprécient particulièrement le fait « d’être encadrés par des praticiens libéraux de la région. Il se crée ainsi un réseau professionnel qui facilite leur recherche de stages actifs. De plus, ils bénéficient d’une formation clinique très poussée. Au Havre, par exemple, les urgences dentaires ventilent entre 50 à 60 patients par jour ». Et d’ajouter : « Ces dispositifs répondent à une double, voire une triple problématique : le maillage territorial, la formation clinique initiale et la prise en charge de la population dans des délais raisonnables. »

Chaque année, au total, 20 étudiants se forment au Havre ou à Rouen et suivent l’enseignement universitaire par visioconférence. Les étudiants de cinquième année exercent le matin et les sixième année l’après-midi du lundi au vendredi. La formation théorique est la même qu’à l’UFR de Lille, retransmise par visioconférence avec la possibilité pour les étudiants de poser des questions en direct. Les étudiants havrais peuvent, s’ils le désirent, trouver une solution de logement via la Codah (1). D’autres villes se sont dotées de services d’odontologie. C’est le cas de Metz-Thionville, Caen, Amiens, Boulogne-sur-Mer et Orléans. Trois centres sont en projet à Poitiers au Mans et à Tours.

« Ces dispositifs, soutenus conjointement par les ARS, l’Université, les conseils ordinaux, les pouvoirs publics et les décideurs, contribuent efficacement à améliorer l’offre et l’accès aux soins bucco-dentaires. Ils permettent par ailleurs à des étudiants en chirurgie dentaire de se familiariser avec un exercice dans un secteur géographique qui, a priori, ne constituerait pas forcément leur premier choix », souligne Myriam Garnier, secrétaire générale du Conseil national et présidente de la Commission de la démographie.